Autour du livre : comment un roman arrive-t-il jusqu'à vous ?

Comment choisir un roman quand on hésite ?

Pour choisir un livre quand on hésite, le plus efficace est de partir de ce que l'on a envie de ressentir plutôt que de ce qu'il « faudrait » lire : besoin de réconfort, de frissons, de rire, de comprendre ou de pleurer un bon coup. Une fois cette humeur identifiée, quelques indices simples permettent de trier en quelques minutes : le titre et la couverture, la quatrième de couverture, les premières pages lues debout en librairie, la page quatre-vingt-dix-neuf ouverte au hasard, et les conseils d'une libraire ou d'une amie qui connaît vos goûts. Il reste enfin une liberté à s'accorder, celle d'abandonner un roman qui ne vous parle pas, comme le défend Daniel Pennac dans Comme un roman. Voici, racontée par une romancière qui est d'abord une lectrice, une méthode douce pour ne plus rester paralysée devant une table de nouveautés, et trouver le livre qui vous attend vraiment.

Choisir un livre selon son humeur du moment

La première erreur, quand on hésite devant une pile de livres, est de chercher le « meilleur » roman dans l'absolu, celui dont tout le monde parle, celui qui a reçu un prix, celui qu'on se reproche de ne pas avoir encore lu. Or un livre ne se lit jamais dans l'absolu : il se lit un certain soir, dans un certain état, avec une certaine fatigue ou une certaine faim. Le même roman qui vous aurait bouleversée en vacances peut vous tomber des mains un lundi de novembre, et ce n'est la faute ni du livre ni la vôtre. C'est pourquoi je vous propose de commencer par une question toute simple, que l'on oublie presque toujours de se poser : que voulez-vous ressentir en refermant ce livre ? Si vous avez besoin de chaleur et de lumière, tournez-vous vers un feel-good, une comédie romantique ou un roman initiatique, ces histoires où l'on sort grandi d'une épreuve. Si vous avez envie de frissons, de pages qui se tournent toutes seules, le suspense, le thriller ou le polar vous tendent les bras. Si vous traversez une période où vous avez besoin de comprendre, un drame psychologique, un roman sur la résilience ou la mémoire vous offriront des personnages à votre mesure. Et si vous voulez simplement rire, rien n'interdit de choisir un livre léger, sans culpabilité aucune. Dans la rubrique consacrée à tout ce qui se passe autour du livre et de la lecture, je parle souvent de cette relation intime entre un lecteur et un roman, et elle commence exactement là, dans l'accord entre une histoire et un moment de vie. Imaginons une lectrice qui sort d'une semaine épuisante et s'offre un gros thriller réputé très sombre, parce que tout le monde l'a adoré. Elle le commence, s'angoisse, dort mal, l'abandonne à la page cinquante et se sent vaguement coupable. Si elle s'était demandé ce qu'elle voulait ressentir, elle aurait peut-être choisi une romance hivernale ou un roman tendre, et gardé le thriller pour un week-end plus reposé. Il ne s'agit pas de s'enfermer dans un genre, mais d'apprendre à écouter ses envies de lecture, qui changent avec les saisons, les soucis et les joies. Cette simple question suffit souvent à réduire une pile de vingt livres à trois ou quatre candidats, et à transformer l'hésitation en plaisir d'anticiper. Elle vaut aussi pour les livres que l'on offre : avant de choisir un roman pour quelqu'un, demandez-vous ce que cette personne a besoin de ressentir en ce moment, plutôt que ce que vous avez aimé vous-même.

Choisir un livre selon son humeurRéconfortFrissonsComprendreRire et aimerfeel-good, romancesuspense, thrillerdrame, résiliencecomédie légèreVotre humeur ?Puis : la quatrième, les premières pages, la page 99
Choisir un livre commence par une question d'humeur ; les indices du livre viennent ensuite affiner le choix.

Les indices que le livre vous donne avant même de l'ouvrir

Un livre posé sur une table de librairie vous parle bien avant que vous ne lisiez la première phrase, et apprendre à décoder ces signaux fait gagner un temps précieux. La couverture, d'abord, n'est jamais choisie au hasard : ses couleurs, sa typographie, son image annoncent un genre et une atmosphère. Des tons pastel et une illustration légère promettent souvent une comédie ou un feel-good ; une photographie sombre, une silhouette de dos, une ruelle mouillée signalent un thriller ; une peinture ancienne ou une couverture sobre, blanche ou crème, évoquent la littérature dite générale. Le titre, ensuite, donne une couleur : un titre-question, un titre long et malicieux, un titre d'un seul mot très sec ne promettent pas du tout la même expérience. La quatrième de couverture, ce texte au dos du livre, est le résumé que l'auteur et l'éditeur ont choisi pour vous séduire : lisez-la en cherchant moins l'intrigue que les mots qui décrivent l'émotion, « bouleversant », « haletant », « drôle », « lumineux ». La collection, enfin, et la manière dont le livre a été publié peuvent vous renseigner. Un roman publié dans une collection de polars ne vous réserve pas la même lecture qu'un titre issu d'une collection de littérature étrangère, et un livre autoédité se découvre souvent par d'autres chemins, les réseaux, les salons, le bouche-à-oreille. J'ai consacré un article entier à la question autoédition ou maison d'édition, ce que ça change pour le lecteur, parce que ce mode de publication influence la façon dont un livre arrive jusqu'à vous, sans rien dire, en soi, de sa qualité. Ces indices ont toutefois leurs limites : une couverture peut tromper, un résumé peut trop promettre, et certains des plus beaux romans se cachent derrière des apparences modestes. Considérez-les comme une première carte du territoire, pas comme un verdict. Imaginons une scène : dans une librairie, vous hésitez entre deux romans dont les couvertures se ressemblent, deux femmes de dos face à la mer. En retournant les livres, vous découvrez que l'un est une romance estivale et l'autre un drame familial autour d'un deuil. Sans la quatrième, vous auriez pu vous tromper d'expérience ; grâce à elle, vous choisissez celui qui correspond à votre humeur, et la couverture redevient ce qu'elle est d'abord, une promesse d'atmosphère, à vérifier par la lecture elle-même.

Trois livres reliés bordeaux, lin crème et taupe côte à côte avec un ruban, pour choisir un livre en librairie
Avant même d'être ouverts, ces dos de livres parlent déjà : leurs couleurs et leurs matières murmurent l'atmosphère qui vous attend.

Lire les premières pages, puis la page 99

Une fois la sélection réduite à quelques titres, rien ne remplace l'épreuve de la lecture elle-même, même brève. Le premier réflexe, le plus répandu, consiste à lire l'incipit, ces premières lignes où un roman pose sa voix. Deux ou trois pages suffisent souvent pour savoir si le style vous convient : phrases longues ou courtes, narration à la première ou à la troisième personne, humour ou gravité, présent ou passé. Si la voix vous accroche, c'est bon signe ; si elle vous agace dès la première page, il y a peu de chances qu'elle vous séduise à la deux centième. Mais les premières pages ont un défaut : ce sont souvent les plus travaillées du livre, celles que l'auteur a réécrites dix fois et que l'éditeur a relues avec le plus d'attention. Pour avoir une idée plus juste de l'ensemble, un écrivain britannique du début du vingtième siècle, Ford Madox Ford, conseillait d'ouvrir le livre à la page quatre-vingt-dix-neuf et de la lire : selon lui, la qualité de l'ouvrage entier s'y révélait. Ce test de la page 99 a quelque chose de malicieux et de très pratique. Au milieu du livre, loin des effets d'ouverture, on découvre le rythme réel du roman, la manière dont les personnages se parlent, la densité des descriptions, la façon dont l'intrigue avance. Si cette page prise au hasard vous donne envie de connaître la suivante, vous tenez probablement votre livre. Les écrivains eux-mêmes savent que le milieu d'un roman est le lieu le plus difficile à tenir, celui où l'architecture se révèle : j'en parle dans l'article sur le plan de roman et la manière dont les écrivains construisent leur histoire, et c'est aussi pour cela que la page quatre-vingt-dix-neuf est un si bon indicateur. Une précaution toutefois : pour un roman à suspense, évitez de feuilleter trop loin, et surtout ne lisez jamais la dernière page, sous peine de gâcher la surprise que l'auteur a patiemment préparée. Enfin, lire debout en librairie ou assise en bibliothèque, dans le bruit et la lumière d'un lieu public, n'est pas lire chez soi : si un livre résiste à ces conditions et vous capte malgré tout, c'est un signe très encourageant. Et si vous achetez en ligne, les extraits proposés gratuitement par de nombreuses librairies numériques permettent de faire le même exercice, quelques pages avant d'acheter, sans quitter votre canapé. C'est une petite habitude qui évite bien des déceptions et quelques achats regrettés.

99page quatre-vingt-dix-neuf
Les pages filent sous le pouce et s'arrêtent au milieu du livre : c'est là, loin des effets d'ouverture, que se révèle sa vraie voix.

Se laisser conseiller pour choisir un livre

Il existe une ressource merveilleuse, trop souvent négligée par timidité : les personnes dont le métier ou la passion est de conseiller des livres. Une libraire indépendante connaît son fonds, lit énormément, et adore qu'on lui pose la question la plus simple du monde : « j'ai aimé tel roman, que me conseilleriez-vous ? ». Il suffit de lui citer deux ou trois titres qui vous ont plu, et de préciser ce que vous avez aimé, l'humour, le suspense, un personnage attachant, pour qu'elle vous oriente vers des livres que vous n'auriez jamais trouvés seule. Les bibliothécaires ont la même générosité, avec l'avantage que l'emprunt ne coûte rien et permet de prendre des risques : un roman qui ne vous plaît pas retourne simplement sur l'étagère. Les petits carnets de coups de cœur, les étiquettes manuscrites posées sur les livres en librairie, les tables thématiques sont autant d'invitations à sortir de vos habitudes. Autour de vous, les amies lectrices sont une autre boussole précieuse, à condition de savoir lesquelles partagent vos goûts : chacun a dans son entourage une personne dont les recommandations tombent toujours juste, et une autre dont on adore les conseils sans jamais aimer les livres. Les clubs de lecture, les prix décernés par des jurys de lecteurs, les comptes de passionnés sur les réseaux sociaux complètent ce paysage, et permettent de découvrir des auteurs moins exposés, parfois publiés loin des circuits habituels, notamment des romancières et romanciers indépendants qui n'ont pas toujours accès aux grandes tables des librairies. Les grands prix littéraires, eux, offrent un repère, mais un repère parmi d'autres : un roman primé n'est pas forcément un roman pour vous, et bien des livres magnifiques ne reçoivent jamais de prix. Le secret, ici, est d'être précise sur ce que vous cherchez. Dire « je veux un bon livre » ne mène nulle part ; dire « je cherche un roman qui me fasse du bien, pas trop long, avec une héroïne de mon âge » permet à celui qui vous conseille de viser juste. Imaginons une lectrice qui, pour la première fois, ose demander conseil à la libraire de son quartier. Elle ressort avec un roman qu'elle n'aurait jamais choisi, le dévore en deux soirs, et revient la semaine suivante pour raconter ce qu'elle en a pensé. Une relation est née, et avec elle une source d'idées inépuisable, bien plus personnelle que n'importe quel algorithme.

Choisir un roman sur un sujet sensible : l'exemple de Non, ce n'est pas rien

Couverture du roman Non, ce n'est pas rien de Laëtitia KnopikCertains livres demandent un choix plus attentif que d'autres, parce qu'ils abordent des sujets qui peuvent toucher de près : le deuil, la maladie, les violences, le harcèlement. Avant de les ouvrir, ou de les offrir, il est légitime de vouloir savoir à quoi s'attendre, et plusieurs questions peuvent guider ce choix : de quoi parle vraiment le roman, comment le sujet est-il traité, pour quel âge est-il pensé, et que cherchait l'autrice en l'écrivant. Je prends l'exemple de l'un de mes propres livres, parce que je connais forcément bien la réponse. Non, ce n'est pas rien raconte l'histoire de Léna, une jeune femme qui n'a jamais trouvé sa place à l'école. Elle enchaîne les petits boulots et respire sur le terrain de foot, avec son équipe et des copines en or. C'est en cuisine qu'elle découvre sa passion, et, poussée par ses amies, elle se lance dans une reconversion en CAP pâtissier. Mais son alternance devient un piège : sous les compliments se cachent des gestes, des regards, des mots qui brisent. Léna devra puiser dans ses ressources, sa colère, l'amour des siens et la force de ses choix pour reprendre le contrôle. Ce roman, inspiré d'une histoire vraie, je l'ai pensé pour libérer la parole des femmes, et en particulier des jeunes femmes qui n'osent pas parler. Si vous hésitez à le lire, ou à le glisser entre les mains d'une adolescente, sachez qu'il est accessible dès seize ou dix-sept ans et qu'aucune scène difficile n'y est décrite explicitement : le propos passe par les émotions de Léna, par ses doutes et par la solidarité de ses amies, non par la description de ce qu'elle subit. C'est un roman de reconstruction et de sororité autant qu'un drame social. Cet exemple montre une manière de choisir que je vous recommande pour tous les livres délicats : chercher des informations sur le traitement du sujet, pas seulement sur le sujet lui-même. Deux romans peuvent parler du même thème, l'un avec pudeur, l'autre avec une crudité éprouvante ; la quatrième, les avis de lecteurs, la présentation de l'autrice ou les conseils d'une libraire permettent souvent de faire la différence. Choisir ainsi, ce n'est pas fuir les sujets graves : c'est choisir la bonne porte d'entrée, celle qui permet d'aller jusqu'au bout du livre et d'en ressortir plus forte, plutôt que blessée.

Oser abandonner un livre pour mieux choisir le suivant

On parle beaucoup de la manière de choisir un livre, beaucoup moins de la liberté de le laisser tomber. Pourtant, c'est peut-être la clé la plus libératrice pour tous ceux qui hésitent : savoir qu'un mauvais choix n'est pas une condamnation. Daniel Pennac, dans Comme un roman, a formulé dix « droits imprescriptibles du lecteur » qui ont libéré des générations de lectrices et de lecteurs. Parmi eux figurent le droit de ne pas lire, le droit de sauter des pages, le droit de ne pas finir un livre, le droit de relire, le droit de lire n'importe quoi, le droit de lire n'importe où, le droit de grappiller, le droit de lire à haute voix et le droit de se taire après une lecture. Il y ajoute le droit au bovarysme, cette maladie délicieuse qui consiste à se laisser emporter par l'émotion d'un roman comme Emma Bovary par ses lectures. Relire cette liste fait un bien fou, parce qu'elle rappelle que la lecture est un plaisir et non un devoir scolaire. Beaucoup d'entre nous gardent de l'école l'habitude de finir coûte que coûte un livre commencé, comme s'il fallait rendre une fiche de lecture ; résultat, on traîne un roman qui ne nous plaît pas pendant des semaines, on lit de moins en moins, et l'on finit par croire qu'on n'aime plus lire. S'autoriser à abandonner, c'est au contraire se donner les moyens de lire davantage. Une règle souple peut aider : laisser sa chance à un roman pendant une cinquantaine de pages, parfois un peu plus pour un livre lent ou exigeant, puis se demander honnêtement si l'on a envie de connaître la suite. Si la réponse est non, on peut refermer le livre sans remords, quitte à y revenir un jour, à un autre moment de sa vie. Car un livre abandonné n'est pas forcément un mauvais livre : c'est souvent un livre lu au mauvais moment. Imaginons une lectrice qui abandonne un grand roman russe à vingt ans, le reprend à quarante et le dévore avec passion : le livre n'a pas changé, elle si. Il est d'ailleurs intéressant de noter ce qui vous fait décrocher, un rythme trop lent, un personnage antipathique, un style trop orné, une violence trop présente. Ces abandons, loin d'être des échecs, dessinent peu à peu votre carte de lectrice, et vous aident à mieux choisir le livre suivant, puis celui d'après, jusqu'à reconnaître presque d'instinct les romans qui sont faits pour vous.

La règle des cinquante pagesp. 110203040p. 50laisser sa chanceEnvie de la suite ?Ouion continueNonon refermesans remordsUn livre abandonné est souvent un livre lu au mauvais moment
Cinquante pages pour laisser sa chance à un roman, puis une seule question, et la liberté de refermer le livre sans le moindre remords.

Tenir une liste d'envies de lecture pour ne plus hésiter

La meilleure façon de ne plus rester paralysée devant une table de librairie est peut-être de ne pas y arriver les mains vides. Je vous propose une habitude très simple, qui transforme l'hésitation en plaisir : tenir une liste d'envies de lecture, dans un carnet, sur votre téléphone, ou sur une feuille glissée dans le livre en cours. Chaque fois qu'un titre vous intrigue, au détour d'une conversation, d'un article, d'une émission ou d'une vitrine, notez-le, avec une ligne sur ce qui vous a donné envie : « une héroïne qui ose tout quitter », « ambiance de neige et de chalet », « suspense autour de la mémoire », « recommandé par ma sœur ». Cette petite phrase est plus précieuse que le titre lui-même, car elle vous rappellera, des mois plus tard, quelle humeur ce livre promettait. Au moment de choisir, il vous suffira de relire votre liste en vous posant la question du début, que voulez-vous ressentir, et de piocher le titre qui y répond. Vous pouvez même classer vos envies par familles d'émotions, réconfort, frissons, larmes, rires, découvertes, pour trouver en un instant le livre adapté à votre soirée. Une autre idée, qui complète la première, consiste à alterner consciemment le confort et la découverte. Après un roman d'un genre que vous aimez les yeux fermés, osez un livre d'un genre que vous lisez rarement, une romance si vous êtes plutôt polar, un drame si vous êtes plutôt comédie, un roman d'une autrice indépendante si vous lisez surtout les nouveautés des grandes maisons. Ces pas de côté élargissent vos goûts et vous réservent souvent les plus belles surprises. Enfin, gardez une trace de ce que vous avez lu, même en quelques mots : une note, une phrase recopiée, l'émotion ressentie. Au bout d'un an, ce carnet deviendra un miroir étonnant de vos goûts, de vos saisons, de vos besoins, et vous aidera à choisir avec une assurance nouvelle. Et si vous cherchez un point de départ, pourquoi ne pas commencer votre liste aujourd'hui, avec trois titres seulement : un livre pour vous faire du bien, un livre pour vous faire frissonner, et un livre qui vous sorte de vos habitudes. Si l'un de mes romans y trouve sa place, j'en serai très touchée ; et si vous avez une méthode à vous pour choisir, une astuce de lectrice que je n'ai pas évoquée ici, j'aimerais beaucoup la connaître, car on n'a jamais fini d'apprendre à trouver le livre qui nous attend.