Coulisses d'écriture : comment naissent les romans que vous lisez ?

Pourquoi s'attache-t-on autant aux personnages de roman ?

On s'attache à un personnage de roman parce que le livre nous donne accès à ce que la vie nous cache presque toujours : les pensées intimes d'un autre être humain, ses doutes, ses hontes, ses élans. Pendant des heures, nous partageons sa tête, ses nuits blanches et ses petites victoires, si bien que le lien finit par ressembler à une amitié. Trois ingrédients font le reste : une faille dans laquelle on se reconnaît, un désir dont on espère l'aboutissement et une voix singulière qu'on n'oublie plus. Derrière cette alchimie, il y a aussi un travail de romancière, patient et souvent invisible, qui consiste à rendre quelqu'un d'inventé plus présent que certaines personnes bien réelles. Voici, depuis ma table d'écriture, comment cela se fabrique, pourquoi cela nous touche tant et ce que cela dit de nous, lectrices et lecteurs.

Qu'est-ce qui rend un personnage de roman si attachant ?

Un personnage attachant n'est ni parfait ni héroïque par principe : il est d'abord crédible, puis vulnérable, puis désirant. Dans la rubrique coulisses de l'écriture de roman, je raconte souvent comment une histoire naît, mais tout commence en réalité par une présence, quelqu'un qu'on a envie de suivre. Le lecteur ne s'attache pas à une fiche d'identité, il s'attache à une manière d'être au monde : une façon de se tromper, de rire trop fort, de se relever mal. On peut résumer ce lien en une échelle progressive, de la simple reconnaissance jusqu'au manque que l'on ressent en refermant le livre. Chaque marche correspond à un moment précis de la lecture, et les meilleurs romans nous les font gravir sans que nous nous en rendions compte.

L'échelle de l'attachementReconnaissanceEmpathieInquiétudeComplicitéManque1re pagedernière pageon gravit sans s'en rendre compte
De la reconnaissance au manque : les cinq marches qu'un lecteur gravit avec un personnage de roman.

Une faille avant une qualité

Nous aimons les personnages pour leurs blessures bien plus que pour leurs exploits. Une héroïne trop brillante, trop sûre d'elle, trop juste, nous laisse admiratifs mais à distance. Ce qui ouvre la porte, c'est la faille : la timidité maladive d'une jeune femme, la colère mal rangée d'un père, le complexe qu'on cache sous l'humour. Pensez à Jane Eyre de Charlotte Brontë : orpheline, jugée quelconque, rabrouée par tous, elle gagne notre affection dès les premières pages parce qu'elle souffre d'injustices que chacun a connues, à sa mesure. La faille crée une zone de reconnaissance immédiate : nous nous disons « moi aussi », parfois sans oser l'avouer. Côté romancière, c'est souvent par là que je commence, avant même de savoir à quoi ressemble le personnage ou quel métier il exerce. Je cherche ce qui le fait trembler, ce qu'il n'avouerait à personne, car c'est précisément ce secret-là que le lecteur viendra toucher du doigt, et c'est lui qui transforme une silhouette de papier en quelqu'un.

Un désir qu'on a envie de voir aboutir

Un personnage sans désir est un portrait, pas une histoire. Ce qui nous tient en haleine, c'est ce qu'il veut, avec plus ou moins de lucidité : retrouver un amour, prouver sa valeur, comprendre son passé, simplement avoir enfin la paix. Elizabeth Bennet, dans Orgueil et Préjugés de Jane Austen, veut être aimée pour son esprit et non pour une dot ; nous voulons qu'elle y parvienne, et nous tremblons à chaque malentendu. Ce désir partagé avec le lecteur est un moteur puissant : il nous place du côté du personnage, comme un ami qui assiste à un match décisif depuis les tribunes. Plus le désir est humain, plus le lien est fort. Nous n'avons pas tous rêvé de sauver le monde, mais nous avons tous voulu être compris, reconnus, choisis. Quand un roman met ce désir modeste au centre, il touche une corde que chacun possède, et l'attachement devient presque inévitable, même envers un personnage dont nous ne partageons ni l'époque, ni le milieu, ni les opinions.

Une voix qu'on reconnaîtrait entre mille

Enfin, un personnage attachant a une voix. Pas seulement une façon de parler dans les dialogues, mais une manière de regarder, de nommer les choses, de plaisanter sur ses propres malheurs. Holden Caulfield, dans L'Attrape-cœurs de J. D. Salinger, agace autant qu'il émeut, mais personne ne l'oublie, parce que sa langue est la sienne et celle de personne d'autre. Cette singularité de la voix donne au lecteur l'impression d'entendre quelqu'un, et non de lire un texte. Les lectrices me parlent souvent de fluidité, de livres « faciles à lire » : c'est en grande partie la voix qui produit cet effet, quand elle est assez naturelle pour qu'on oublie les phrases et qu'on n'entende plus que la personne. Une voix réussie fonctionne comme un timbre familier au téléphone : trois mots suffisent pour savoir qui nous parle. Et lorsqu'un roman s'achève, c'est souvent cette voix qui nous manque en premier, avant même les événements de l'intrigue ou le décor dans lequel ils se sont déroulés.

Pourquoi s'identifie-t-on à un personnage de roman ?

L'identification est le cœur battant de la lecture de fiction, et elle repose sur un mécanisme simple : le roman nous prête une vie de l'intérieur. Ce n'est pas un hasard si les romanciers passent tant de temps à préparer leurs histoires ; dans l'article consacré à la question un écrivain fait-il un plan avant d'écrire son roman, j'explique qu'une bonne partie de ce travail consiste justement à savoir qui sont les personnages avant de savoir ce qui leur arrive. L'identification ne signifie pas que nous devenons le personnage. Elle ressemble plutôt à un costume que l'on enfile pour quelques heures, assez ajusté pour ressentir ce qu'il ressent, assez souple pour en sortir intact et un peu changé.

Main posée sur un livre ouvert aux pages blanches avec une fleur séchée rose, image de l'identification au personnage
Comme une fleur pressée entre deux pages, un personnage laisse en nous sa trace : on vit sa vie de l'intérieur, le temps d'un roman.

Le miroir et la fenêtre

Certains personnages nous servent de miroir : ils nous ressemblent, partagent notre âge, nos doutes, notre rapport compliqué au corps ou au travail, et nous nous voyons en eux avec un mélange de gêne et de soulagement. D'autres sont des fenêtres : ils nous ouvrent une vie totalement étrangère, un siècle lointain, une guerre, un handicap, un pays que nous ne verrons jamais. Les deux mouvements créent de l'attachement, mais pas de la même manière. Le miroir rassure, il nous dit que nous ne sommes pas seuls. La fenêtre élargit, elle nous fait comprendre de l'intérieur ce que nous jugions de l'extérieur. Les romans les plus marquants mêlent souvent les deux : un personnage très différent de nous, mais qui porte une émotion que nous connaissons intimement, comme la peur d'être abandonné ou le besoin d'être vu. Dès que cette émotion familière apparaît dans un décor étranger, le pont se construit, et nous voilà en train de nous inquiéter pour une paysanne du XIXe siècle ou pour un adolescent new-yorkais.

L'intimité que seul le roman permet

Le cinéma nous montre des visages, le théâtre nous fait entendre des voix, mais seul le roman nous installe dans une conscience. La théoricienne Dorrit Cohn a consacré un livre entier à ce privilège, La Transparence intérieure, qui analyse les procédés par lesquels la fiction nous donne accès aux pensées de ses personnages. Monologue intérieur, discours indirect libre, confidences d'un narrateur à la première personne : autant de techniques qui produisent une proximité impossible dans la vie. Nous ne saurons jamais exactement ce que pense notre meilleure amie quand elle sourit, mais nous savons ce que pense Emma Bovary quand elle s'ennuie à Yonville. Cette transparence explique pourquoi nous connaissons parfois mieux un personnage que nos voisins. Elle explique aussi pourquoi l'attachement peut naître même envers un personnage peu aimable : comprendre de l'intérieur rend l'indifférence difficile. Quand j'écris, cette intimité est ce que je protège le plus, car c'est elle qui permet au lecteur de s'asseoir, en quelque sorte, juste à côté de mon héroïne.

Le temps passé ensemble

On sous-estime souvent un facteur tout bête : la durée. Lire un roman de trois cents pages, c'est passer plusieurs soirées, parfois plusieurs semaines, avec les mêmes personnes. Nous les emportons dans le métro, sous la couette, dans la salle d'attente ; elles s'invitent dans nos journées. Les sagas en fournissent la démonstration éclatante : les lecteurs qui ont grandi avec les sept tomes de Harry Potter de J. K. Rowling, ou ceux qui ont suivi pendant des dizaines de romans le commissaire Maigret de Georges Simenon, parlent de ces héros comme de vieilles connaissances. Ce compagnonnage au long cours crée une familiarité proche de celle qu'on éprouve pour un collègue ou un voisin de palier. On connaît ses manies, on devine ses réactions, on sourit d'avance à ses répliques. Même un roman court peut produire cet effet, à condition de nous faire vivre des moments décisifs aux côtés du personnage : quelques heures intenses valent parfois des années de voisinage, comme dans la vie, où certaines rencontres d'un été marquent davantage que dix ans de relations polies.

Comment une romancière donne vie à un personnage de roman

Du côté de la table d'écriture, fabriquer un personnage auquel on s'attache n'a rien de mécanique. C'est un mélange d'observation, d'intuition et de réécriture, où l'on tâtonne longtemps avant de trouver la bonne distance. Le travail est d'ailleurs le même, qu'il s'agisse d'une héroïne lumineuse ou d'un antagoniste inquiétant : j'en parle plus longuement à propos de la question pourquoi les méchants de roman nous fascinent, car l'attachement et la fascination sont deux cousins proches. Voici trois étapes que je traverse presque toujours, racontées non comme une méthode, mais comme on ouvre la porte de son atelier à des visiteurs curieux.

De l'idée à la silhouette

Un personnage arrive rarement complet. Il surgit d'abord comme une question, une injustice, une émotion qui cherche un corps. Ada, l'héroïne de mon roman du même nom, est née de mon métier de diététicienne : je voyais passer des femmes suivies pour leur poids qui manquaient bien plus de confiance que de kilos en trop, et j'ai eu envie de leur offrir une réponse sous forme d'histoire. Ada n'est aucune d'entre elles, mais elle porte ce qu'elles m'ont fait comprendre. Ensuite, il faut lui donner une silhouette de chair et d'os : un âge (quarante ans, pour Ada), une carrière prenante, un regard dur sur son corps, une façon de s'oublier au profit des autres. Ces détails ne sont pas décoratifs. Chacun d'eux ouvre une porte par laquelle une lectrice peut entrer. Plus un personnage est précis, paradoxalement, plus il devient universel : on ne s'identifie pas à « une femme en manque de confiance », on s'identifie à Ada, avec ses films intérieurs et ses fous rires.

Le personnage qui résiste à son autrice

Beaucoup de romanciers racontent qu'à un moment donné, un personnage leur échappe : il refuse une réplique, se cabre devant une scène prévue, exige un autre chemin. Il n'y a là aucune magie, plutôt le signe qu'il a acquis une cohérence propre. L'écrivain britannique E. M. Forster, dans Aspects du roman, distinguait les personnages « plats », construits autour d'une seule idée, et les personnages « ronds », capables de nous surprendre de façon convaincante. C'est cette capacité à surprendre qui fait qu'un lecteur y croit. Quand un personnage agit exactement comme l'intrigue l'arrange, le lecteur le sent, même confusément, et le lien se relâche. Quand il fait un choix inattendu mais juste, le lecteur se dit « c'est tellement elle » et l'attachement grandit. Pour une autrice, ces résistances sont précieuses, même lorsqu'elles obligent à réécrire des chapitres entiers : elles indiquent que la créature commence à respirer seule, et qu'il est temps de l'écouter davantage que de la diriger.

c'est tellement elle
La ligne d'encre prend son indépendance et s'en va sur ses propres pieds : c'est le moment où un personnage commence à respirer seul.

Les seconds rôles qui volent la vedette

On s'attache aussi, et parfois surtout, aux personnages secondaires. L'amie qui dit tout haut ce que l'héroïne pense tout bas, le voisin bourru au grand cœur, la collègue maladroite : ces figures donnent du relief au monde du roman et nous offrent des respirations. Dans Black-out, l'ombre du passé, Claire n'avance pas seule : il y a Stephen, son kinésithérapeute, qui l'aide à réapprendre les gestes simples, et Zoé, son amie d'internat, qui l'entraîne dans un événement caritatif. Dans L'amertume du cacao peut-elle faire fondre les flocons de neige ?, Emma, la meilleure amie et associée de Justine, pèse sur l'histoire même lorsqu'elle est loin. Ces personnages d'appui jouent un double rôle : ils révèlent l'héroïne en lui renvoyant son image, et ils rassurent le lecteur, qui sait qu'elle n'est pas abandonnée. On referme souvent un roman en se disant qu'on aimerait avoir une amie comme celle-là, ce qui est peut-être le plus beau compliment qu'on puisse faire à un second rôle.

Ce que ressent le lecteurCe que l'autrice a construit
« Je me reconnais en elle »Une faille précise et avouable, posée tôt dans le récit
« Je veux savoir si elle va y arriver »Un désir clair, contrarié par des obstacles crédibles
« Je l'entends parler »Une voix singulière, un humour ou une façon de voir propres
« Je ne m'y attendais pas, mais c'est tout elle »Un personnage rond, cohérent même dans ses surprises
« J'aimerais avoir une amie comme ça »Des seconds rôles vivants qui révèlent l'héroïne
« Elle me manque déjà »Une évolution intérieure menée jusqu'à la dernière page

Quand un personnage de roman nous manque après la dernière page

Il existe une petite mélancolie que connaissent tous les grands lecteurs : celle du livre refermé trop tôt. On tourne la dernière page, on reste un moment sans bouger, et l'on se sent vaguement orphelin. Ce sentiment n'a rien de ridicule. Il dit la force du lien qui s'est tissé pendant la lecture, et il révèle quelque chose de notre manière d'aimer : nous nous attachons à ce qui nous a accompagnés, compris et parfois consolés, qu'il s'agisse de personnes réelles ou d'êtres de papier. Ce manque a même ses rituels, que beaucoup de lectrices reconnaîtront.

La « panne de lecture » après un grand roman

Beaucoup de lecteurs décrivent la même expérience : après un roman qui les a bouleversés, impossible d'en commencer un autre. Chaque nouvelle première page paraît fade, chaque nouvelle héroïne semble une intruse. Ce temps de latence émotionnelle ressemble à celui qui suit une belle rencontre : on n'a pas envie de passer tout de suite à autre chose, on veut garder encore un peu la présence de l'autre. Les anglophones ont même popularisé l'expression book hangover, la « gueule de bois littéraire », pour désigner cet état. Plutôt que de le combattre, on peut l'accepter comme la preuve que la lecture a été pleine. Certains relisent leurs passages soulignés, d'autres écrivent quelques lignes dans un carnet, d'autres encore choisissent volontairement un livre très différent, un essai, une bande dessinée, pour ne pas comparer. Ce manque passe, bien sûr, mais il laisse souvent une trace : une phrase qui revient, une façon de voir les choses empruntée au personnage et que l'on garde pour soi.

Ceux qui nous accompagnent des années

Certains personnages ne nous quittent jamais tout à fait. Jo March, dans Les Quatre Filles du docteur March de Louisa May Alcott, a accompagné des générations de jeunes lectrices qui rêvaient d'écrire et de refuser les chemins tout tracés. Jean Valjean, dans Les Misérables de Victor Hugo, reste pour beaucoup l'incarnation de la rédemption possible. Ces figures deviennent des repères intimes : on se demande ce qu'elles feraient à notre place, on les cite dans une conversation, on les retrouve avec émotion dans une adaptation. Elles appartiennent à notre histoire personnelle autant qu'à l'histoire littéraire. Il arrive même qu'on se souvienne mieux d'un personnage que de l'intrigue qui le portait : on a oublié les rebondissements, mais on se rappelle une réplique, un geste, une manière de pleurer ou de tenir tête. C'est la meilleure preuve que, dans un roman, les personnages pèsent plus lourd que les événements dans notre mémoire de lecteur, et qu'ils continuent de vivre bien après le point final.

Relire pour retrouver quelqu'un

Pourquoi relit-on un livre dont on connaît la fin ? Souvent pas pour l'intrigue, mais pour retrouver quelqu'un. On rouvre un roman comme on rend visite à une vieille amie : on sait ce qu'elle va raconter, et c'est justement ce qui fait du bien. La relecture offre en plus une découverte : le personnage n'a pas changé, mais nous, si. À vingt ans, on se reconnaissait dans l'impatience d'une héroïne ; à quarante, on comprend mieux les hésitations de sa mère, qu'on trouvait autrefois agaçante. Cette relecture à des âges différents révèle que l'attachement n'est pas figé : il évolue avec nous, se déplace d'un personnage à l'autre, s'approfondit. Certains lecteurs gardent ainsi un ou deux livres « refuges » qu'ils relisent dans les périodes compliquées, non pour se soigner, mais pour retrouver une présence familière. Si vous avez un tel livre, demandez-vous qui vous y attend vraiment : c'est souvent un personnage précis, bien plus qu'une histoire, qui vous fait tendre la main vers cette étagère-là.

Rencontrer Ada et mes autres personnages de roman

Après avoir parlé des personnages des autres, il est temps de vous présenter les miens, avec la franchise que je vous dois : ce sont eux qui m'ont appris, livre après livre, ce que signifie s'attacher. Chacun est né d'une question qui me tenait à cœur, et chacun a pris, au fil de l'écriture, une indépendance qui m'a parfois surprise. Voici comment ils peuvent devenir, à leur tour, des compagnons de lecture, et une petite question à emporter avant d'ouvrir votre prochain roman, quel qu'il soit.

Ada, une héroïne de quarante ans qui nous ressemble

Couverture du roman Ada, ou comment devenir une fantastibuleuse de Laëtitia KnopikAda a quarante ans et toute une vie à remettre d'aplomb. Entre une carrière prenante, un regard sévère sur son corps et le poids des apparences, elle s'est peu à peu oubliée, jusqu'à ce qu'un événement inattendu la pousse à tout reconsidérer. Elle entame alors un voyage qui ne se mesure pas en kilos, mais en estime de soi. Si vous avez envie de faire sa connaissance, la page du roman Ada, quand accepter son corps devient une aventure intérieure vous en dit davantage. Ce qui me touche le plus dans les retours des lectrices, c'est la reconnaissance immédiate qu'elles décrivent. Une lectrice l'a formulé mieux que je ne saurais le faire : « Tout le monde peut se reconnaître dans Ada. On a toutes à un moment donné été en désaccord avec notre corps. » Voilà exactement le lien de miroir dont je parlais plus haut : Ada n'est pas un modèle à imiter, c'est une femme imparfaite, sincère et profondément vivante, avec laquelle on a envie de rire et de douter.

Claire et Léna, deux autres façons de s'attacher

L'attachement ne prend pas toujours la même forme. Avec Claire, l'héroïne de Black-out, l'ombre du passé, il naît de l'inquiétude : elle se réveille à l'hôpital sans aucun souvenir, et le lecteur découvre son passé en même temps qu'elle, flash après flash. Nous sommes à sa hauteur, aussi perdus qu'elle, et cette égalité crée une solidarité de lecture très forte. Dans ce roman, j'ai voulu que l'on accompagne Claire dans les gestes simples qu'elle réapprend, pour que chacun de ses progrès compte autant pour nous que pour elle. Avec Léna, l'héroïne de Non, ce n'est pas rien, l'attachement passe par l'admiration et la colère partagée : cette jeune femme qui n'a jamais trouvé sa place à l'école s'épanouit en cuisine, puis doit affronter une alternance qui tourne au piège. On l'aime pour sa passion, pour ses copines en or, pour le courage qu'il lui faut. Je ne vous dirai rien de la suite de leurs histoires, évidemment : c'est à vous de les accompagner jusqu'au bout.

La question du dîner imaginaire

Je vous laisse avec un petit jeu que j'aime proposer aux lectrices : si vous pouviez inviter trois personnages de roman à dîner, lesquels choisiriez-vous, et pourquoi ? La réponse en dit souvent long. Certains choisissent des personnages qui leur ressemblent, pour se sentir compris ; d'autres, des figures qu'ils admirent, pour apprendre ; d'autres encore, un personnage agaçant qu'ils aimeraient enfin remettre à sa place. Ce jeu du dîner imaginaire permet de mesurer ce qui nous attache vraiment à la fiction, et il donne souvent envie de relire ou de découvrir un livre. Essayez-le, puis regardez vos trois invités : ont-ils une faille commune, un même désir, une voix de la même famille ? Vous tiendrez peut-être là le fil de vos prochaines lectures. Et si l'envie vous prend de partager votre tablée idéale, je serai ravie de la découvrir, surtout si Ada, Claire ou Léna y ont trouvé une chaise, entre Jane Eyre et Elizabeth Bennet, pour une conversation qui promet d'être animée.

Le dîner imaginaire : trois invités de papierCelle qui vous ressemblepour se sentir compriseCelle que vous admirezpour apprendreCelui qui vous agacepour lui tenir têteet vousUne faille commune, un même désir, une voix de la même famille ?
Trois couverts pour trois personnages de papier, et un quatrième pour vous : dites-moi qui vous invitez, je vous dirai ce qui vous attache à la fiction.